Le chat-pitre-9, ou les voyages en train

       Alors que le monde continue de courir sur la tête, que Trump s’escrime à former la crème de la crème fraîche dans son gouvernement, que Valls serait prêt à supprimer le 49.3 et tous les chiffres qui l’enquiquinent dans notre système numérique, qu’Alep s’enfonce toujours plus dans le chaos le plus total (vous ne viendrez plus chez nous par hasard), que les citoyens hésitent à voter pour Miss Picardie ou Miss Tinguette entre deux pubs pour le saumon fumé et les huîtres essentielles, je m’en vais vous conter des histoires de train pour qu’on s’évade ensemble de cette actualité morosive. Mis en scène par Kerouac, London, L’Amour, Steinbeck pour ne citer qu’eux, les trains évoquent pour moi cette génération de hobos des années 30 qui s’engouffraient clandestinement à bord de wagons pour trouver un peu de taf à l’autre bout du pays, dans une Amérique dévastée par la crise économique et ployant sous le chômage.

         OLYMPUS DIGITAL CAMERASi je n’ai jamais vécu ce grand frisson de la rame, cette adrénaline du rail, j’ai toujours aimé prendre ce transport qui de par son intimité forcée, incite au partage et à l’observation d’un microcosme détonant. Par une froide nuit de Kiev à Donetsk, dans un  coupé, un compartiment à 4 personnes, je me suis retrouvée au milieu de trois Russes d’un certain âge qui ne pipaient pas un mot de français et qui ne baragouinaient pas un seul vocable d’anglais. Avec mon ticket tout en cyrillique et ma gueule enfarinée, inutile de vous préciser que lorsque le contrôleur, aussi fourni en french vocabulaire que mes compères d’une nuit, est venu me poser tout un tas de questions en pleine plaine ukrainienne, l’heure était critique ! Mais, c’était sans compter ma compagne de la couchette d’en face qui l’a bouté hors du compartiment en uOLYMPUS DIGITAL CAMERAn rien de temps, le forçant à cesser l’interrogatoire, rebrousser chemin et revenir avec un thé brûlant ! Davai davai ! Et cette chère dame de continuer à palabrer en russe pendant une demi-heure tout en me préparant méthodiquement mon lit temporaire, ne me tenant visiblement pas rigueur de mon absence de réponse… Oui, n’en déplaise à tous les détracteurs de la SNCF, les trains sont captivants. A tous ceux qui osent s’insurger contre leurs fréquents « légers » retards, l’attente interminable sur un quai glacial, le manque d’espace pour les gambettes, tentez l’aventure ferroviaire dans d’autres pays ! C’est comme la Badoit, vous verrez la vie autrement, vous verrez  !

         En Inde par exemple, nous avons dû braver moult obstacles pour parvenir à monter avec émotion dans un premier train. N’ayant rien réservé du tout à l’avance comme d’habitude, comme dirait Cloclo, il était en effet difficile une fois sur place d’organiser nos tribulations… et en période de Nouvel an, en Inde, on se déplace pas à la dernière minute pour extraire d’un guichet automatique le précieux sésame ! Eh non, nom d’un pirate, il fallait déjà trouver un cybercafé, ce qui n’était pas une mince affaire dans l’imbroglio de Goa : le premier était en effet fermé depuis son ouverture et le deuxième composé de trois minitels des années 70 avec une connexion si lente que tous les voyageurs avaient le temps de comparer les tickets, les acheter, les annuler, les racheter qu’OLYMPUS DIGITAL CAMERAon n’était toujours pas sur le site d’accueil ! Quand on y accède enfin, les cartes bancaires sont systématiquement refusées, et il faut tout recommencer ! Et puis, c’est un peu le grand loto, même en troisième classe. On peut par exemple réserver des billets, les régler mais atterrir sur une waiting list qui fluctue selon les lubies des voyageurs et se retrouver le lendemain sur le quai à espérer que tous les passagers avant toi aient décidé de finalement partir en bus ou en chameau à l’autre bout du pays.

          OLYMPUS DIGITAL CAMERAQuand enfin, on a doublé tous les passagers volatils et qu’on s’installe soulagés sur une banquette des plus rustiques pour y passer la nuit à côté d’une fenêtre qui ne ferme pas, on comprend que la réservation, à côté, c’était de la franche rigolade. Les locaux s’entassent sur le moindre centimètre carré de banc à leur portée, créant une place imaginaire 64 A entre la 64 et la 65, ou sur les genoux des voisins quand il n’y a plus un seul interstice de bois. Quand le train se met doucement en marche des heures après le départ prévu sans aucun signe d’énervement, la cacophonie organisée  continue de régner en maître, des paniers de légumes se retrouvent sur l’allée principale, entre deux enfants enlacés sous une couette fine, des marchands s’époumonent à chaque arrêt de l’infernale machine pour nous vendre des snacks, du curry ou du « chaï chaï chaï chaï  » par le carreau ; les allées et venues ne cessent entre les toilettes d’où émane une odeur âpre de pisse fraîche et le fond du wagon où certains ssl372822e réfugient pour prendre l’air tandis qu’on se pèle tellement les miches qu’on sort toutes nos affaires de notre backpack pour se les poser dessus, avant de s’emmitoufler à deux dans un sac de couchage, priant pour que le soleil se lève enfin sur notre destination. Et quand, joie suprême et délice nuptial, après 15 heures de trajet pour parcourir 330 bornes, la gare d’Agra se dresse devant nos yeux émerveillés et écarquillés de fatigue, nous observons le long des rails les locaux qui s’acoquinent à l’aube pour déféquer allègrement sur les bas-côtés… Fascinant, vous disais-je!

       dsc_1600Au Sri Lanka, son magnifique voisin, le train fourmille aussi d’instants de grâce : les wagons muent selon les va-et-vient des voyageurs qui grimpent et qui descendent, patientant paisiblement jusqu’à leur arrêt, les regards toujours curieux mais bienveillants sur les quelques touristes qui s’éparpillent ça et là, l’appareil-photo à portée de main pour capter toutes les opportunités photogéniques que ce doux et lent transport offre. Les camelots d’eau  fraîche et de cacahuètes se succèdent à chaque stop, une vieille dame tente péniblement de liquider des billets d’une loterie assez alléchante pour que certains s’empressent de sélectionner avidement les bons numéros. Derrière, un jeune homme se lance dans la vente de livres à coloriages qui attire la convoitise de certaines mamans alors que se détachedsc_0292 péniblement un flûtiste chevrotant, muni d’une canne d’une main et de quelques piécettes de l’autre. Dans un autre compartiment, un groupe de joyeux musiciens bat la chamade et pousse la chansonnette, entraînant dans leur frénésie trois amis éméchés qui improvisent une danse approximative pendant que des enfants sur le banc d’en face essaient de réussir le tour de passe-passe à la Star Trek que mon vulcain de petit-ami maîtrise complètement. Prendre le train au Sri Lanka, c’est s’émerveiller de ces petits riens, de cette vie qui frétille et qui bourdonne, qui vous distribue des sourires lorsque l’impitoyable réalité vous rattrape quand, au milieu d’une foule dense de passagers, rampe péniblement un homme  qui mendie de quoi se sustenter…

     Confrontés à toutes ces images qui danseront toujours dans un coin de notre insondable mémoire, nous ne pourrons jamais plus emprunter ce transport particulier de la même manière : déçus du manque de folklore de la SNCF, nous ne pourrons plus en revanche nous permettre de ronchonnader fièrement après le composteur, le contrôleur ou le compartiment. Au moins, dans nos trains, on ne risque pas de tomber sur un local qui regarde fixement ma cousine tout en manipulant sur un vieux Nokia un film franchement érotique… Et pis, si avec ça, la rouspétade vous guette encore, je laisse ma conclusion à Grand Corps Malade : maintenant, vous êtes prévenus, la prochaine fois, vous prendrez le bus !*dsc_0735

*= dernière phrase bien sûr de son magnifique slam métaphorique « les voyages en train ».

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