Le chat-pitre-18 ou, le travail, c’est (pas) la santé

       Ah l’Australie, ses côtes sablées, sa vie d’itinérance, ses étendues d’océan fougueux et de mer placide et turquoise, ses terres sacrées d’un rouge incandescent, ses « barbies » (à comprendre barbecues et non pas la blonde de Mattel qui fêtera bientôt ses 58 ans) sur tous les bords des routes, ses journées à sécher au soleil pendant des heures… On y retournerait presque à cette vie de saltimbanques ! Sauf que, pour pouvoir lézarder comme des gros varans paresseux, eh ben, il faut quand même déjà thésauriser un petit pécule avant de partir, mais aussi se rendre à la réalité parfois amère, et se mettre à un moment donné à… travailler. Quoi ? Vous ne savez pas ce que cela veut dire ? Mais enfin mes canassons, thésauriser, c’est mettre de côté de l’argent, des valeurs, ou même des richesses intellectuelles ou spirituelles ! Vous me direz, c’est pas avec des coupons d’intellect qu’on peut se payer une petite bière, surtout en fin de soirée alcoolisée où l’intelligence n’est pas ce que l’on retiendra comme terme représentatif de la « night ».

            Revenons-en à nos tomates. Car oui, notre première expérience édifiante dans la percée du job australien, grâce au site du Harvest Trail, nous a fait atterrir, à six heures de Sydney, dans la brousse, pour aller cueillir dans l’ivresse des jours meilleurs, ces juteux fruits. Ou légumes. Non, fruits. Attends ! Fruits ou légumes ? C’est la question qui nous a tournicoté dans la tête pendant tout le trajet qui nous a menés à Rufus Griffith. Vu comme mon compagnon avait compris le nom de la ville où l’on devait se rendre, on aurait dû se douter dès le départ qu’il y aurait du vinaigre dans l’air. Nous voilà donc, Bynia Street, avec nos gueules d’enfants de cœur avant la messe du dimanche, prêts à remonter nos manches pour des tomates… devant un backpackers hostel. Je nous revois naïfs et sincères, penser une fraction de secondes de trop, que peut-être les champs en question se cachent derrière le bâtiment où gravitent des jeunes baroudeurs l’espace d’une nuit ou de plusieurs mois… En fait, on nous a plantés là pour que la réceptionniste, transformée en agente pour l’emploi,  vérifie l’état de nos visas et la validité de nos permis de travail, ce qui est d’une ironie folle quand on sait ce qui nous attendra par la suite, à trois heures de là, à Shepparton.

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                Il faut croire qu’on avait vraiment envie de les ramasser ces putains de tomates ! Ou que l’on avait vraiment besoin de renflouer les caisses pour arrêter de bouffer des sardines à tous les repas. Ah non, on les chantait pas à cette époque ! Enfin soit, nous partîmes, à deux, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant à bon port. Et quel port ! A l’arrivée sur le lieu de travail, nous nous rendons compte : qu’on est plusieurs à vouloir cravacher (bon, il fallait s’en douter), que c’est des tomates-cerises (ça c’était moins prévisible), et que le seau est à dix dollars (ce qui veut dire, pour les non-matheux, qu’il faut beaucoup beaucoup de seaux pour rentabiliser une journée). Rentabilisation, parlons-en justement ! En 3/4 d’heure, montre en main, top chrono, à nous deux, on n’a même pas réussi à remplir un seau !!! Les sillons sont vides de tout fruit, ou légume, on s’en moque comme du dernier single de Pokora et le propriétaire de ces désertes rangées nous enlève la moitié de nos cueillettes au fur et à mesure ! Alors que nous pensons être véritablement-pardonnez-moi la boutade- au fond du seau, il se met à pleuvoir, ce qui nous oblige à arrêter notre mascarade, après 45 minutes d’absurde labeur.

                Un petit groupe de désappointés légèrement furax ôte ses filets anti-moustiques qui garantissent la mort assurée de toute séduction et se réunit alors pour extirper des informations sur les tâches à venir, car être venu se paumer dans le fin fond de l’Australie où seules les mouches s’aventurent pour gagner à peine de quoi se payer un paquet de chips, c’est pas particulièrement reluisant. En France, ça a même un nom, c’est du foutage de gueule. Ainsi, face à cette injustice et portée par un élan de solidarité contre l’oppression environnante, une voix s’élève, assourdissante, la mienne, faisant taire le peuple autour, qui frémit face à cette sortie héroïque et titanesque. En vrai, dans un anglais d’un approximatisme véritable, j’ai à peine ouvert la bouche pour suggérer qu’on ne roulerait pas encore des kilomètres pour rien, que le fermier m’a stoppée net en me faisant comprendre qu’il y avait plein d’autres hard workers qui prendraient ma place sans souci aucun si je continuais à faire ma princesse. Redescendant de mon trône, on se décide à le suivre et à le croire lorsqu’il nous assure que le lendemain, nous aurons un champ un peu plus fourni, avec de vraies tomates bien rondes à cueillir, pour remplir des bins à 55 dollars. Et c’est là, qu’on tombe… sur une sorte de campement avec des baroudeurs perdus, des travailleurs sans visa et une jeune fille qui avoue gagner 55 dollars par jour en bossant une bonne douzaine d’heures. Ne parlons même pas de l’état des chiottes, plantées en plein milieu du terrain. Bref, couronne de perles ou non, nous avons récupéré notre dignité, et nous sommes barrés sans perdre plus de temps. A l’arrivée dans une grande ville, nous avons reporté toute la glauquerie de cette historiette, sans grand effet ni écho. Décidément, je ne suis pas taillée pour les grands discours, il va falloir que je commande de l’étoffe de Simone Veil.

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                       Ah, pour tout vous dire, on a bataillé pour trouver du travail en Australie ! La plupart des jobs se trouvaient si on restait dans un hostel où l’on payait une chambre, ce qu’on refusait catégoriquement, puisque concrètement, on avait acheté un van pour éviter de payer justement l’hébergement. On ne pouvait pas vraiment rester dans les grosses villes pour bosser dans la restauration, en plus mon tendre et cher était plutôt novice anglistiquement parlant, donc on cherchait essentiellement dans les travaux agricoles. Je me rappelle avoir téléphoné plusieurs jours d’affilée pour faire du fruitpicking et de m’entendre répondre qu’il n’y avait aucune place de libre, ni dans le New South Wales, ni dans le Victoria, ni en South Australia ! C’était blin-dé ! Imaginez quand même la superficie des états d’Australie !! A ce stade, on était prêts à tout, même à traverser tout le continent pour cueillir des bananes, des poires, des pêches, des bouquets, des pissenlits, des boutons d’or, de la feuille même ! Alors quand finalement, on trouve sur un autre site web une annonce pour aller ramasser des oranges, on en perd presque une cheville à force de trépigner sous la joie et l’espérance. Oui, on en était réduits à ça.

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                       S’ensuit alors une véritable cacophonie administrative, on nous exige un Job seeker ID, un joli gros mot qu’on n’a jamais ouï de nos oreilles de tout le voyage et dont on ne sait ni l’objet ni la manière de l’obtenir. On rappelle la Madec, c’est au Harvest Trail de nous le fournir, mais ils ne peuvent pas à cause de la spécificité de notre visa, ils nous renvoient à Max Future, on patiente, on remplit des myriades de papiers, finalement, ils ne peuvent rien faire pour nous, il faut se diriger vers le centerlink qui nous annonce qu’il faut le demander par téléphone et non en agence. On n’y comprend plus rien, comme vous en ce moment, on s’impatiente fortement (en même temps, même Confucius aurait perdu les pédales), je réitère à nouveau ma requête et raconte tout depuis le début, lorsque trois heures auparavant on m’a évoqué pour la première fois ce jobseeker ID, et là, je me transforme en Pokemon, fusionné à un Eminem enragé de ses premiers disques, je ne peux plus m’arrêter, j’assène ma furie, ma verve, ma vibes. Mon interlocutrice se marre carrément à l’autre bout de la ligne. Qu’importe, j’aurais eu ce fameux numéro !

                         Et toute cette misère bureautique pour atterrir dans des champs d’oranges, à se plier le dos sous leur poids, sous la chaleur écrasante, à manger pour seuls repas des nouilles ou des boîtes de thon accompagnées de chips, pour un salaire loin d’être mirobolant, entourés de Français qui sabotent ton travail et s’en vantent devant toi, sans réaliser ce qu’ils sont en train de nous dire… Malgré tout, c’est ici qu’est née une de nos plus belles amitiés de voyage, près de la Murray river, accoudés à une table pliante, autour d’une bouteille de rouge bien méritée et de cigarillos, à refaire le monde en défiant les règles de la belote, entre Normands et Landais. Alors, ça valait bien les coups de chaud et de sang le jour de paye, les fouettements des branches dans la trombine, les griffures sur les bras, les risques de piquer la tête la première dans les chachis ou de se renverser de l’échelle et les rêves remplis de files d’indienne d’oranges de toutes les couleurs.

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                   C’est sur cette belle note positive et cette ode à l’amitié que je vous laisse aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps d’évoquer des jobs bien plus sympas et mieux payés, en Nouvelle-Zélande, où nous avons bossé quelques joyeux mois au sein du Top 10 Holiday Park, un haut lieu de rassemblements de diverses communautés, mais je laisse toute cette heureuse époque pour dimanche prochain, si l’envie vous prend de retourner ici même dans ce blog où l’on apprend moult choses inutiles puisque grâce à cet article grandement intellectuel, vous connaissez désormais la date de naissance de Barbie : le 9 mars 1959… Alors si CA, ça ne vous convainc pas de revenir, je ne sais plus diable que faire. Pour l’heure, la tomate, selon vous… Fruit ou légume ?

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La réponse, palpitante, dans un futur post. Ou, pour les plus impatients, sur une page internet. Bon dimanche à tous !

6 réflexions sur “Le chat-pitre-18 ou, le travail, c’est (pas) la santé

    1. Exactement, on en rigole beaucoup après, ça c’est sûr, les expériences forment la jeunesse paraît-il 🙂 !!!! Eh oui, la tomate est même un fruit-légume selon certains, comme ça, plus d’embrouilles 🙂 !! Bonne soirée, à vite sur la toile !

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