Le chat-pitre-19, ou, l’immersion dans un microcosme hôtelier

               Attention mesdames et messieurs, dans un instant, ça va commencer ! Après ce juteux (comment a-t-elle osé !) débat de la semaine dernière qui a vu s’opposer les défenseurs de la nature exacte de la tomate et qui a fait bondir le pic de recherches google autour de cette épineuse question qui hante l’espèce humaine depuis des millénaires, je vais poursuivre mon caquetage autour du travail et vous confier des situations particulièrement cocasses vécues en Nouvelle-Zélande, dans le carré microcosme d’une résidence hôtelière 4 étoiles. Non non non non non, je ne m’abaisserai pas à vous expliquer qu’en fait, concernant notre mystérieuse énigme, pour éviter tout odieux amalgame, tout dépendrait de savoir  si l’on définit la tomate selon le sens commun, ou selon les lois immuables de la botanique. Et d’ailleurs, plutôt que de nous déchiqueter autour de la table, si nous nous tendions les mains, botanistes en herbe ou curieux gastronomes, et si nous décidions d’un accord commun de déclarer que cette maudite tomate n’est autre qu’un… légume-fruit ! Et pis, les élus américains considèrent la sauce tomate comme un légume, alors que la tomate est un fruit, à quoi bon polémiquer ?

                Deux jeux de mots d’un doute on ne peut plus douteux dès le premier paragraphe, ma forme semble olympique, parfaite pour relater les événements qui vont suivre et qui ont eu lieu réellement, dans un établissement plutôt huppé dont je déguiserai l’identité, pour des raisons d’une évidence écrasante. Que faisions-nous là de prime abord ? Nous avions été tentés en effet, par la perspective d’un énième woofing, qui promettait relaxation, indolence et sérénade dans un complexe plutôt luxueux au milieu de notre périple à travers les routes néo-zélandaises. Avouez que l’idée de pouvoir utiliser un spa en plein air et barboter dans une piscine toute remplie de chlore face à la baie de Kaiteriteri quand depuis des mois, on se lave à la lingette et qu’on se baigne dans des rivières gelées en aurait séduit plus d’un ! Tout de même, pour les lecteurs zélés qui ont dû se farcir le mode d’emploi du concept du woofing, vous vous doutez bien, qu’on était plus près de l’emploi franchement bénévole que d’un échange de connaissances agriculturelles.

              C’est ainsi qu’après avoir lu un contrat de woofers très « carefully » où se dandinent des ribambelles de règles, j’avais enfilé ma tenue de lumière (mon costume de ménache) et mon fieffé comparse, celui de jardinier, pour aller à la rencontre de nos futurs collègues. Je me revois alors gravir allègrement les marches qui mènent au premier  « chalet ». Lorsque j‘entre dans la pièce, après la furtive et traditionnelle introduction du personnel, la chef replonge dans la conversation très animée que j’ai légèrement interrompue sur le… papier toilette ! Avec des regards entendus et la voix qu’un agent FBI prendrait pour parler d’un dossier classé confidentiel, elle expose le fameux problème du papier hygiénique et énumère scrupuleusement les solutions pour y remédier. Adhérant de suite à cet humour du second degré, je m’apprête à sortir mes plus belles risettes lorsque je réalise que ma responsable n’est on ne peut plus sérieuse devant le reste des femmes de ménages qui acquiescent silencieusement, la mine songeuse, où nullus rictus ne perce… Ravalant de suite mon sourire et refrénant le fou rire qui menace mon intégration, je me concentre sur le papier toilette en question pour analyser les failles qui font parler de lui avec tant de vigueur… Heureusement, après une myriade de sourcils approbateurs et de signes de tête affirmatifs dont l’avenir du PQ dépendait visiblement, l’alerte générale semble évitée de justesse, pour le bonheur des centaines de paires de fesses qui se frotteront à l’avenir à ce fameux papier-cul, locution nominale qui signifierait donc :

  1. Papier doux (enfin, certains sont assez râpeux), généralement en rouleau, dont on se sert pour s’essuyer la raie des fesses aux toilettes.  C’est pas moi qui l’ai dit, c’est Wordhippo.com, un site rigolo qui vous explique même comment dire ce suave mot en chinois, Wèishēngzhǐ, des fois que vous en avez marre d’utiliser les baguettes.

               Fermeture de la parenthèse, revenons à notre microcosmique monde. Les filles se répartissent donc en équipes et je me vois attribuer le duo numéro 3, un beau tirage, ainsi que deux T-shirts à l‘effigie du resort, une tâche apparemment si complexe à organiser, que ma chef s’est vue contrainte de nommer une collègue au poste de distribution des tenues pour qu’elle puisse ouvrir le placard, et trouver le T-shirt correspondant à ma taille. Avec cas tracas superflus et ces listes partout, pour tout et n’importe quoi, j’ai l’impression de me retrouver dans une scène des Flight of the Conchords. Si vous n’avez jamais vu cette série, vous avez clairement de quoi vous inquiéter ! Quittez de ce pas Wordhippo, vous n’aurez aucune utilité à connaître la traduction de PQ en hindi, et matez la série « on-the-field » ! Sur-le-champ quoi, en franglish. Je pars donc avec mon nouveau binôme :  nous nous mettons à faire les lits ensemble, la tâche étant plutôt périlleuse seule, puis elle se lance dans une diatribe pour m’expliquer commet récurer une salle de bains : alors, ce produit pour les toilettes, c’est… euh… pour les toilettes… tu prends la brosse à chiottes, puis tu frottes autour de la cuvette… Heureusement qu’elle m’explique ces choses, j’allais m’en servir pour la poussière ! Avant qu’elle ne m’explique que le produit à vitres est réservé pour les miroirs et les fenêtres, je l’interromps pour rétorquer, le sourire aux lèvres, que c’est la même méthode qu’en France et nous vaquons ainsi chacune de notre côté, à nos activités grandement cérébrales. Après deux chambres, la chef revient nous voir avec un grand sourire et nous assène de compliments à la pelle et à la volée : « C’est fantastique, vraiment fantastique, les chambres sont magnifiques ! » et autres emphases idiomatiques en –ique. Notre torse se bombe, nos joues rosissent, nous nous enorgueillissons, clairement nous venons de réussir un exploit. J’aurais gobé 15 flans à la suite que je ne me serais pas sentie aussi fière ! Mais notre gloire ménagère reste de courte durée, elle nous entraîne à la suivre dans une des chambres que l’on vient d’achever avec panache. D’entrée, elle nous montre du doigt l’objet du délit, le lit, en nous demandant si l’on trouve LE détail qui gâche la parure.

            Et en effet, nous constatons avec effroi, et à notre plus grand malheur qu’une peluche d’un nano millimètre trône sur la couette, une poussière outrancière et inadmissible dans un tel établissement ! Ne sachant trop que dire, ma collègue enlève d’une pichenette le sacripant, puis la chef se dirige vers la salle de bains, nous entraînant, la peur au ventre, à sa suite… Se penchant presque à toucher le sol, elle nous repose la même question, qui soulève encore plus de perplexité car, autant la micro peluche pouvait être observée à l’œil nu après des minutes de fixation oculaire,  autant dans ce cas présent, une loupe ou une lampe ultra-violets semblent requises ! Le scandaleux détail qui semble déplaire à notre méticuleuse  gourou de la saleté est effectivement une innocente trace de doigt visible par le client…  s’il a la lubie de faire un poirier à côté de ses chiottes, la tête sous la cuvette… Mais le pire n’est point cette infâme empreinte, diable non ! C’est que la chef outragée à cette vue profane, l’a d’abord, dans un excès de maniaquerie, effacée, puis en a redisposé une autre de ses propres doigts au même endroit, pour nous le faire remarquer ! Complètement scotchée, je ne parviens même pas à balbutier quelque mot intelligible et me contente de frotter une tâche imaginaire en espérant que mon chiffon vise bien l’endroit en question.  Puis, comme l’ineptie de la situation n’avait pas atteint son sommet, nous sommes entrées dans un débat métaphisico-existentiel proche d’un appel au référendum sur « rideau-fermé-ou-rideau-ouvert-ou-alors-rideau-à-moitié-fermé? ». Je le confesse : « Rideau à moitié ouvert bien entendu » ne me vint à l’esprit que trois heures plus tard, car sur le moment, ma stupeur avait subitement terrassé toute spontanéité de ma part. Et nous voilà toutes trois à se consulter longuement, et ma responsable d’acclamer ma collègue avec son idée de fermer le rideau qui « est tout simplement brillante, étant donné l’état délabré de la douche ». Et moi de me flageller la cervelle presque de n’avoir point su briller par mon intelligence et ma prise d’initiatives! Ca s’est passé ainsi, à un point d’exclamation près.  Durant tout le séjour. Les sceptiques répliqueraient : une semaine, ça n’est pas grand-chose, n’est-ce pas !? « Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous une heure auprès d’une jolie fille et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité« disait Einstein, eh bien, je vous le garantis, ça marche aussi dans notre cas de figure, sans se cramer la paluche ! 

              Une tension palpable régna en effet tout du long, et atteignit son apogée au moment de l’épisode que je baptisai dans un élan de créativité bondissante « l’épisode de la réunion », une réunion annoncée dès le premier jour, à laquelle, en qualité de femme de chambre, j’avais l’honneur de pouvoir assister. Nous n’étions plus qu’à deux jours de la fin de notre contrat et avions enfin mis tout le staff au courant, ce qui ne nous avait pas franchement aidés à passer une fin de séjour plus agréable. Bref, sans raison précise ni ambages, on nous interdit, à dix minutes du début, l’accès à ladite réunion. Pour patienter, je me servis de cette magnifique glace à la vanille à seulement 3% de calories (sisi, c’est possible, à peine plus qu’un Tic Tac) et j’allais l’engloutir goulûment lorsque la patronne m’intercepta en plein geste gourmand et me dit en fixant mon bol vanillé que c’était pour le staff permanent. Abasourdie par une telle stupidité et frustrée d’être ainsi stoppée à quelques centimètres de ma bouchée, je lui répétai assez sèchement que s’il le fallait, j’étais prête à les payer ces quelques grammes « volés » aux collègues, ce qui déclencha une discussion houleuse entre ma chef et une autre collègue. Je ne parle aucun mot d’Allemand, mais je peux vous assurer qu’elles ne se complimentaient pas sur leur recette de banana splitSoudain, la patronne, stoïque, me jeta le regard le plus condescendant qu’elle ait pu trouver dans son placard de dédain et répliqua froidement « je ne parle pas de la glace, mais du meeting !» Oups ! Le léger malentendu… En même temps, quelle idée de lorgner ma glace alors qu’elle m’intime l’ordre de rester à ma place ?  Je connus mieux comme relations de travail. 

                   Oh, et pis zut, flûte et brut, il est 23h17, j’ai écrit 1700 mots, à force de divaguer sur le papier toilette, j’ai complètement omis de vous parler de notre belle expérience au Top 10 Holiday Park où nous avons appris à faire la ridée, à plier une Américaine, à bousiller un karaoké, à faire du crochet et à fabriquer une pinata… Malheureusement, telle Shérazade, Schérazade, Shéhérazade, Schéhérazade, bref, comme dans les fabuleux contes des Mille et Une nuits, je vais devoir suspendre ce chat-pitre pour vous inciter à revenir dimanche pour poursuivre notre voyage au cœur de nos pérégrinations. Promis, la semaine prochaine, je vous offre un panorama d’images (en même temps, vu le thème du jour, je n’allais pas vous mettre des photos de brosses à chiottes ni de plumeau, on a connu mieux comme incitation au voyage) et surtout, je ne parle ni de papier, ni de toilettes !!! Osons élever nos attentes littéraires ! Bonne nuit les miaous.

3 réflexions sur “Le chat-pitre-19, ou, l’immersion dans un microcosme hôtelier

  1. J’ajouterai que cette plume, pas si légère et qui manie un humour à la fois soutenu et familier , arrive, en plus de nous arracher de nombreux sou »rires », à raconter des situations vécues avec une telle dextérité qu’on s y croirait ! Chat-peau l’artiste !

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